Conte et légende Moundang : l’origine de la pluie par Dr Salathiel Djongali Tchonchimbo, Gynécologue obstétricien et Auteur
« Il était une fois, un grand chef Moundang dont la renommé parcourait le monde entier. Il était riche et puissant. Il avait d’innombrables troupeaux de bœufs, des ânes, des moutons et des coursiers. Ses concubines étaient plus d’une centaine et avaient beaucoup des enfants, des esclaves et des eunuques dans sa cour.
A son époque, il n’y avait pas encore de l’eau. Les gens buvaient de la sève des plantes. Pour recueillir de la sève, il fallait aller en brousse tôt le matin. Ce fut très difficile pour les hommes et les animaux qui étaient tous maigres, cachectiques avec des ulcérations partout sur le corps à cause des lésions de grattage dues à la sève des plantes.
Les gens ne se lavaient pas à l’époque puisqu’ils ne pouvaient pas obtenir assez de la sève pour le faire. Ils en recueillaient juste pour calmer leur soif. Et, là encore, il faut aller en brousse très tôt le matin, au moment où il fait frais, pour pouvoir la recueillir un peu. Tout était sec et aride. Ce ne sont pas toutes les plantes qui donnaient de la sève à boire. Ce sont des plantes spéciales qui sont devenues maintenant rares.
Ma grande mère s’arrêta un instant pour me dire qu’elle pouvait me montrer ces plantes, mais qu’il nous faudrait aller très loin en brousse. Ma réponse étais : « Pourquoi n’aviez-vous pas planter ces arbres aux alentours du village ? » « Pour faire quoi avec ces plantes, alors que nous avons maintenant partout de l’eau » me répondit-elle. « Tu aurais pu me les montrer si vous les avez plantées » avais-je fait remarquer. Elle acquiesça en disant : « C’est vrai, mais personne n’y avait pensé. Ce sont des plantes que Dieu a laissées pousser à l’époque pour sauver des vies. Maintenant qu’Il nous donne de la pluie, elles ne servent à rien ».
Elle reprit la suite de son conte qui me passionnait assez : Alors, un jour, naquirent dans la famille du Roi, deux filles. L’une que le Gong appela Matétching, l’autre Guirmonaï.
Guirmonaï était une fille d’une beauté rare. Elle était très velue, avec des poils partout sur son corps. Ses cheveux tellement longs et noirs lui tombaient sur les fesses. Elle avait beaucoup de poils pubiens. A cause de sa pilosité abondante, elle fut surnommée Guirmonaï, Molan som sang né, ce qui veut dire Guirmonaï la fille aux poils pubiens mystérieux. Ses yeux étaient très blancs comme le lait des vaches du Roi. Ses dents sont belles et régulières à admirer surtout quand elle rit. Son corps n’était pas comme celui des autres enfants du Roi. Il était très doux, frais et d’un teint particulier. Guirmonaï était une véritable fée, disait ma grande mère.
Ce portrait de Guirmonaï me fait demander si ce n’est pas elle qui est revenue de nos jours en la personne de la miss tchadienne Remadji Nicole qui a brillé au FESPACO à Ouagadougou au Burkina Faso par sa beauté angélique au point de faire tomber de leur chaise des illustres invités ?
Après avoir décrit la beauté physique de Guirmonaï, elle n’a pas manqué de présenter aussi ses qualités humaines en disant qu’elle aimait beaucoup les autres enfants du Roi. Elle était très gentille, serviable et avait beaucoup de compassion pour les pauvres. Très respectueuse, elle ne se lève jamais le matin sans aller saluer le Roi qui avait beaucoup d’affection pour elle par rapport à ses autres filles. Guirmonaï était tout le temps à côté de sa mère pour la servir. C’est tout le village qui parlait bien d’elle. Elle était une fille particulière. « Heureuse soit la femme qui t’a portée dans ses entrailles », lui avait dit un jour une femme septuagénaire de leur quartier.
Guirmonaï se lève toujours tôt le matin, dès les premiers chants des coqs, pour balayer toute la cour du Roi avant de passer de maison en maison saluer les personnes âgées de leur quartier. Guirmonaï avait gagné l’estime et la sympathie de tout le village, grands comme petits, l’aimaient.
Contrairement à Guirmonaï, Matétching était très menteuse et voleuse. Elle raconte tout ce qu’elle voit au Roi. Les gens la fuyaient craignant qu’elle aille raconter des choses sur eux au Roi. Très curieuse, rien ne se fait sans qu’elle ne soit au courant. Elle n’avait pas d’amies. Elle était tout le temps seule et ne reste jamais à la maison. Très jalouse de Guirmonaï surtout quand leurs frères qui paissaient les animaux en brousse lui apportaient des fruits sauvages et du lait le soir.
En effet, chaque jour les enfants du roi vont paître les animaux très loin en brousse. Ils vont parfois au-delà des frontières du royaume de Gong de Léré à la recherche de pâturage pour leurs animaux.
Un jour, Guirmonaï ayant déjà atteint l’âge de la puberté, avait décidé d’aller paître les animaux avec ses frères. Mais ceux –ci ne voulaient pas qu’elle vienne avec eux car il faisait chaud craignant que leur sœur bien aimée ne souffre de la soif. Mais, elle insista, les suppliant de la laisser aller avec eux. Ne supportant pas de voir leur sœur si triste et verser d’abondantes larmes, ils autorisèrent qu’elle vienne avec eux.
Vers midi, quand le soleil était déjà au zénith offrant tout son éclat et envoyant ses rayons verticalement au sol, brûlant tout sur son passage, les enfants du Roi et leurs animaux ont eu ce jour- là, une soif intense au point où certains étaient abattus et couchés sous les arbres.
Guirmonaï voyant tout cela, émue de compassion versa d’abondantes larmes avant de demander à ses frères d’aller se réfugier sous un grand tamarinier non loin et ceci après avoir pris le soin de mettre les animaux en un seul endroit. Ils obéirent à leur petite sœur sans lui demander ce qui allait se passer.
Alors, Guirmonaï monta rapidement sur un grand arbre et s’assit sur l’une de ses branches lui permettant de bien regarder vers ses frères et vers le lever du soleil. Ses frères, très silencieux sous le tamarinier, ne comprenaient pas ce que leur sœur allait faire.
Guirmonaï entonna un chant dans une voix mélodieuse comme celle de la chanteuse tchadienne Mounira : « Guirmonaï bam pabo kin gini Guirmonaï ! Guirmonaï Molan som sang ni, Guirmonaï ! ». Ce qui veut dire : « Guirmonaï la pluie de ton Père arrive ! Guirmonaï, la fille aux poils pubiens mystérieux, la pluie de ton Père arrive ! »
A peine avait-elle fini de chanter, tout le ciel était devenu noir, très noir au point où les enfants du Roi étaient blottis ensemble comme un seul homme. Ils étaient très effrayés de voir des éclairs et d’entendre des tonnerres retentissants jusqu’au fond d’eux. Ils ne comprenaient toujours rien. Guirmonaï se précipita vers eux comme pour aller les rassurer.
Et, voilà que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il va pleuvoir sur la terre. Il a plu abondamment. L’eau coulait partout. Des flaques d’eaux étaient nombreuses. Lorsqu’il cessa de pleuvoir, Guirmonaï ordonna à ses frères de boire de l’eau de la pluie. Pour les rassurer, elle but la première. L’eau était fraîche, agréable à boire, si rafraîchissante. Ils burent pour la première fois ce liquide naturel ainsi que leurs animaux. Ils s’y baignèrent longuement avec joie et personne ne songeait quitter pour aller à la maison bien qu’il fît déjà noir.
Ils rentrèrent tardivement ce jour- là à la maison. Mais, chose curieuse, il n’avait plu juste au niveau de leur pâturage. Aux alentours, tout était aride comme d’habitude. Guirmonaï supplia ses frères de ne dire à personne ce qu’ils viennent de voir. Elle les rassura de venir tous les jours avec eux pour leur offrir de l’eau.
Plusieurs mois passèrent. Guirmonaï n’a plus manqué d’aller paître les animaux avec ses frères. Au village, les gens ne comprenaient pas pourquoi elle aimait tant aller paître les animaux. Aussi, c’était curieux de constater que les animaux du Roi grossissaient sérieusement à cause du bon pâturage. Les herbes ont poussé partout, l’eau était abondante. Quant aux enfants du Roi, ils étaient tous propres. Ils ne se grattaient plus le corps la nuit et leur corps brillait. Ils avaient tous pris du poids.
Les gens en parlaient mais ne comprenaient rien. Matétching s’agitait à comprendre cette patibulaire situation. Très intelligente, elle savait que sa sœur Guirmonaï en est pour quelque chose. Elle a compris que c’est quand Guirmonaï a commencé à aller aux pâturages que les corps de leurs frères ainsi que les pelages des animaux ont changé. Elle qui a l’habitude de se réveiller tardivement, ne voulait plus dormir de peur que ceux-ci ne partissent encore très tôt le matin à son insu. Ainsi, elle veilla toute la nuit.
Dès que ses frères sont partis en compagnie de Guirmonaï, elle les suivait à distance et se cachait chaque fois pour qu’ils ne l’aperçussent point. Elle parvint ainsi jusqu’en brousse. Sachant qu’ils ne pouvaient plus la renvoyer à la maison car étant déjà très loin en brousse, elle cria d’une voix forte pour attirer l’attention de ses frères sur elle. Une manière de leur demander de l’attendre. Mais tout le monde était fâché contre elle, parce qu’elle est très menteuse. Ne pouvant plus la faire retourner à la maison, ils partirent ensemble. Mais, Guirmonaï savait que son secret sera dévoilé. Elle était toute triste et silencieuse. Durant toute la journée, moins bavardeuse comme avant, Guirmonaï ne pouvait pas supporter de voir ses frères souffrir de la soif. Déjà Matétching agaçait tout le monde avec ses nombreuses questions. Pourquoi ici y –a-t-il beaucoup d’herbes et les arbres ont-ils de beaux feuillages ? Le sol est si humide, qu’est ce qui se passe ici ? Personne ne lui répondait. Fatiguée par la soif, elle alla se coucher sous un arbre faisant semblant de dormir. Mais, elle surveillait attentivement tous les gestes de sa sœur.
Guirmonaï décida malgré la présence de cette menteuse de pleuvoir. Elle monta comme à l’accoutumée sur son arbre et entonna son chant magique. Quand la pluie commença à se préparer, Matétching ne pouvant pas supporter de tel événement tremblait de toute sa force. Elle s’étonnait de voir Guirmonaï réaliser un tel miracle. Et, il plut abondamment. Elle goûta l’eau de pluie et la trouva très bonne. Rapidement, elle alla chercher une calebasse sauvage. Elle y recueillit de l’eau et dissimula le tout dans son vagin sans que les autres enfants du Roi ne s’en rendissent compte. Et, elle tressa ses longs poils pubiens dessus. Son objectif était de faire goûter cette eau au Roi et lui raconter tout ce qu’elle avait vu faire Guirmonaï en brousse.
Dès son retour à la maison, après avoir mis des épines aux pieds, d’un air patibulaire et avec une pathomimie indescriptible, elle se dirigea vers le Roi en faisant semblant d’avoir beaucoup mal pour attirer l’attention du Roi sur elle.
Qu’est-ce qui ne va pas Matétching ? Lui demanda le Roi. Je me suis fait piquer par des épines en brousse, répondit-elle. Très hypocrite, elle se prosterna devant le Roi en signe de respect. Au moment où le Roi lui enlevait ses épines, Matétching raconta tout ce qui s’était passé en brousse et sortit de son vagin la calebasse pleine d’eau qu’elle donna au Roi. Le Roi trouva très agréable l’eau de pluie. Il demanda à Matétching où elle avait pu avoir un tel breuvage. C’est le miracle de ta fille Guirmonaï, avoua-t-elle.
Aussitôt, le Roi envoya chercher Guirmonaï qui dès son retour à la maison s’était enfermée dans la petite case de sa mère. Elle ne faisait que pleurer et personne ne pouvait comprendre pourquoi elle pleurait tant. Personne ne pouvait la consoler ni sa propre mère. A l’appel du Roi, elle essuya rapidement ses larmes pour ne pas paraître triste devant lui. Jamais on ne doit paraître triste devant un Roi Moundang. Alors, un des eunuques du Roi la conduisit à la cour. Le Roi était perché sur un trône très élevé et entouré de ses notables. Voyant venir sa fille Guirmonaï, il congédia tous ses sujets et descendit de son trône. Descendre du trône signifie un abaissement profond.
En effet, le Roi était très dépassé par ce miracle de Guirmonaï au point de se prosterner devant sa propre fille, un geste plein de signification et d’humilité profonde. Pour le Roi, il n’était plus digne de porter le titre de Roi car étant incapable de donner un bon breuvage à son peuple. Puisque, déjà depuis quelque temps, lui aussi, s’interrogeait sur le changement de l’état physique de ses enfants et de ses animaux. Pour lui, c’est plutôt sa fille Guirmonaï qui doit régner sur sa population. Elle mérite bien d’être chef à sa place, se disait-il. N’est-ce pas qu’un vrai chef doit toujours chercher à satisfaire sa population, assurer sa sécurité matérielle et physique et veiller sur l’état de sa santé ? Tout le temps boire de la sève des plantes, se gratter le corps toute la nuit et ceci, tous les jours que Dieu fait, c’est tout ce que moi, Maïgou, était capable ! Non, je ne suis pas digne d’être Roi.
Devant ce pathétique de situation de son père très désolé, Guirmonaï, très émue, était sommée de faire tomber de la pluie. Elle demanda à son père de se relever car elle n’était pas digne d’un tel geste de sa part, disait-elle. Le Roi serra sa fille fortement contre sa poitrine. Les deux fondirent en larmes : Guirmonaï, pour quelle raison, seul Dieu sait et pour son père parce qu’il n’a pas pu découvrir de l’eau pour sa population.
Alors, il demanda à sa fille bien aimée, avec beaucoup d’étonnement et de respect, comment elle a pu découvrir ce bon breuvage qu’il appela Bii. Oh ma fille, toi que j’aime tant, pourquoi m’as-tu caché ce miracle ? Es-tu vraiment heureuse de nous voir chaque soir nous gratter avec les morceaux des vases cassés alors que toi, tu ne souffres de rien ? N’est-ce pas pour nous sauver de cette souffrance que le bon Dieu t’a révélé ce breuvage, ma chérie ? C’est bien de donner de l’eau à tes frères et aux animaux de ton père discrètement en brousse. C’est par amour que tu fais ça pour eux. Mais, tu nous aimes aussi Guirmonaï. Qu’est-ce que nous t’avons fait de mal pour que tu ne nous donnes pas ce bon breuvage ? Regarde, depuis déjà quelques mois, ils sont tous biens. Ils ne se grattent pas, leur corps est sain ainsi que les animaux. Mais tu peux le faire également pour nous tes parents, tes autres frères et sœurs et pour toute notre population, puisque je suis le Roi. Guirmonaï ne pouvait pas répondre au Roi ne faisait que pleurer.
N’ayant plus d’autres choix que de faire pleuvoir pour que son père voie, se disant qu’elle n’avait plus rien à lui cacher et que c’est la fin de sa vie qui est ainsi annoncée, elle s’excusa auprès du Roi en lui promettant la pluie dès le lendemain matin. Elle n’oublia pas de demander au Roi de faire taper le Tam-tam appelé en Moundang « Dami » pour informer tout le peuple de ne pas sortir le lendemain matin. Que tout le monde reste chez soi, que tous les animaux soient gardés dans leurs enclos.
Guirmonaï regagna sa mère qu’elle serra longuement contre elle comme si elle voulait lui dire ses adieux. Sa mère ne comprenait toujours rien. Guirmonaï organisa une veillée avec ses amies. Elles causèrent des heures et des heures de tout, sauf de ce qu’elle allait produire le matin. Sa mère s’étonnait de la voir veiller ainsi, car elle n’avait pas l’habitude de beaucoup veiller. Elle fit cadeau de ses colliers et bijoux à ses amies qui ne comprenaient pas les raisons d’un tel geste alors qu’il n’y a rien en vue. En tout cas, cette nuit-là, personne n’était capable d’imaginer ce qui allait se passer à part son père qui savait que sa fille va lui donner de l’eau le matin mais ne savait d’ailleurs pas comment cela se fera. Leur étonnement était surtout que leur fille se comportait comme si elle allait les quitter.
S’était-elle entendue avec un garçon pour fuir avec lui ? Pourtant Guirmonaï n’a jamais eu de contact avec les garçons du village. On ne peut soupçonner aucun garçon du village. Quel est d’ailleurs ce brave garçon qui aura cette témérité de s’approcher de la princesse Guirmonaï pour la prendre en mariage ? Elle qui est une véritable fée dans la cour du Roi ! Selon la tradition Moundang, c’est le Roi qui décide de marier ses filles à qui il veut et lors d’une cérémonie solennelle de mariage des princesses. Guirmonaï qui avait les regards de tout le village sur elle ne peut jamais faire quelque chose sans que les gens soient informés. Pourtant elle n’a jamais fait quelque chose sans prévenir sa mère. Non, Guirmonaï ne peut pas se marier de cette manière. Elle va attendre la cérémonie solennelle de mariage des princesses. Ce ne sera d’ailleurs pas pour longtemps car toutes les princesses sont déjà à l’âge de mariage.
Ainsi, les gens avaient mille idées sur le comportement bizarre de la princesse Guirmonaï. Personne ne comprenait rien, ni ses amies, ni sa mère et de surcroit son père.
On entendit vers minuit les coups du tam-tam appelé « Dami » qui traditionnellement ne raisonne que lorsqu’il y a un grand événement. Le crieur public demandait à la population de garder les animaux dans les enclos et que personne ne sorte le matin et que c’est l’ordre du Roi. La mère de Guirmonaï très inquiète, n’arrivait pas à faire une similitude entre cette annonce et le comportement inédit de sa fille. Mais elle soupçonnait quand même quelque chose dont sa fille doit être au courant. Puisque « Dami» annonce parfois des cas de décès d’un dignitaire, peut être que Guirmonaï serait au courant d’un cas de décès, méditait ainsi sa mère. Mais, si tel est vraiment le cas, pourquoi garder les animaux dans les enclos. Oh non, ce serait certainement une question de guerre ! C’est sûr que le royaume Moundang va être attaqué encore par les peuls qui convoitent tant nos terres. Mais, pourquoi Guirmonaï doit- elle pleurer ? Pourquoi ne veut –elle pas dormir aujourd’hui ? Le sommeil l’arracha difficilement de sa méditation. Guirmonaï se coucha quant à elle tardivement pour se remettre debout dès les premiers chants des coqs.
Elle courut saluer les vieux du quartier comme d’habitude avant de revenir se parer de ses plus belles parures de princesse comme pour une grande cérémonie. Elle s’est fait oindre de l’huile par l’une de ses meilleures amies qui lui a également arrangé ses longs cheveux noirs. Elle rentra dans la case de sa mère chercher son siège de princesse qu’elle avait pris soins de nettoyer à la veille. Elle monta ensuite à l’aide d’une échelle traditionnelle faite en rônier. Elle est allée s’asseoir sur son siège spécial au sommet du grand grenier Mameudam tenant dans ses deux mains un bâton rayé en noir et blanc. Les yeux tournés vers le soleil levant, personne ne pouvait aller vers elle parce qu’elle avait fait tomber l’échelle sous elle.
Elle entonna son chant magique d’une voix cette fois-ci plus forte et très mélodieuse au point où les plus curieux s’efforçaient de la regarder malgré les consignes du Roi. “ Guirmonaï bam pabo kin gin o, Guirmonaï ! Guirmonaï mo lan som sang né, Guirmonaï ! “ Ce qui veut dire « Guirmonaï la pluie de ton Père arrive ! Guirmonaï, la fille aux poils pubiens mystérieux, la pluie de ton Père arrive ! »
Au fur et à mesure qu’elle chantait la pluie se préparait. Le ciel était devenu noir. Personne ne pouvait voir loin. Un silence fou régnait dans tout le village. Jamais les gens n’avaient eu ainsi peur. Des éclairs sillonnant le ciel devenu noir et des tonnerres faisant vibrer les cases construites en banco comme si elles n’étaient que des simples feuilles d’arbre, semaient une grande terreur.
Est-ce la fin du monde ? Est-ce que les dieux ne se sont-ils pas fâchés contre nous ? S’il en est ainsi pourquoi nos féticheurs n’ont-ils pas offerts des sacrifices à temps ? Pourquoi nos voyants n’ont-ils pas pu prédire cet événement ? Les dieux nous ont envoyé leur fille. Elle a habité parmi nous des années durant sans que nous ne nous rendions compte qu’elle n’était pas une personne comme nous. Nous aurions du la traiter avec beaucoup d’égards. Voilà que nous l’avions certainement offensée et qu’elle se venge maintenant sur nous. Oh ! Guirmonaï, pardonne nous, ne nous fait pas ça, Guirmonaï ! Toi qui est si gentille avec nous, Guirmonaï ! Et, qu’est-ce qu’elle fait au sommet du grenier mameudam ? Ce sont là autant des questions que les gens se posaient intérieurement sans aucune réponse.
Alors, tout à coup un vent très violent se déchaîna sur Guirmonaï et l’emporta vers le ciel aux yeux de tout le village qui très hébété n’avait que de regards fixés sur elle. Les dieux nous ont déjà repris leur fille. Guirmonaï a disparu dans les gros nuages noirs laissant pleuvoir derrière elle pendant quatre jours de suite des grosses pluies, des pluies diluviennes, respectant ainsi le chiffre quatre qui est celui de la femme.
Tout le royaume Moundang était inondé pendant quatre mois. Les gens s’étaient réfugiés sur les collines « Waa ma tessale, Waa lab zahe, etc. » Ce n’est qu’après quatre mois également que l’eau se retira laissant deux grands lacs : le lac Léré et le lac Tréné qui existent encore jusqu’à nos jours et qui renferment des espèces d’animaux aquatiques rares comme le Lamentin et les Hippopotames. Les carpes de ces deux lacs sont très appréciées à cause de leur goût spécial.
Au royaume de Guirmonaï on y rencontre essentiellement deux types de végétations. Il s’agit des savanes arborées et arbustives clairsemées et parcourues par quelques cours d’eau dont les plus importants sont les fleuves Magallé et El Ouahe. C’est à Magallé que nous ramassons souvent du sable pour vendre. Ces deux importants fleuves se jettent respectivement dans ces deux lacs créés par les eaux des pluies de Guirmonaï.
Tout le long de ces cours d’eau, les ressources floristiques sont encore conservées mais menacées de nos jours par les feux de brousse et la destruction sauvage des arbres sous l’œil impuissant des autorités administratives locales.
Cette région, très humide et fertile, offre un bon pâturage pour les bœufs du Roi Moundang. Il y pousse des herbes spéciales très nutritives pour les animaux. Ces herbes très recherchées sont vendues jusqu’au-delà du royaume Moundang. Et, c’est à cause de cette plaine très riche que les Peuls ont, tout le temps, cherché à prendre ce royaume par la guerre mais se sont heurtés à la résistance farouche de ce peuple extrêmement courageux qui ne recule jamais devant un ennemi. Actuellement, on y pratique des cultures de contre saison, des oignons, de la patate, des arachides, du niébé et du maïs.
Cette description géographique du site des premières pluies de Guirmonaï correspond actuellement à la zone délimitée par l’Etat Tchadien pour la réserve de faune « Réserve de Faune de Léré et Binder (RFRL) ». Cette zone connaît en ce moment une attraction importante d’animaux sauvages parmi lesquels on note des troupeaux d’éléphants.
Dans l’ensemble, Léré offre une belle géographie qui attire beaucoup des touristes étrangers qui y viennent chaque année nombreux pour voir les lamantins, les caïmans et visiter la grande chute du pays appelée Zah Soo connue de nos jours sous le nom de « Chute Gauthiot ». Cette chute a beaucoup de mystère. Il est formellement interdit d’y prononcer le nom de quelqu’un. On s’y parle sans s’appeler par les noms. C’est l’erreur qu’ont commise Monsieur Gauthiot et sa femme, ces touristes européens venus pour visiter Zah Soo. Ils sont retenus depuis lors sous l’eau et personne ne peut les retrouver. Ils sortent parfois se reposer sur la plage et disparaissent aussitôt dès qu’ils voient venir les gens.
Aussi, ne dit-on pas qu’il suffit de dire que l’on a faim pour que le repas abonde de partout ? C’est un endroit aussi mystérieux que Zah Guing-na. Les chasseurs y ont rencontré par plusieurs fois Monsieur Gauthiot et sa femme en train, soit de manger, soit de lire les journaux ou de se baigner.
Mon oncle Déakbi les a vus. Non, ils ne sont pas morts. Ils sont toujours là. Ils sont devenus les gardiens de cette chute. Zah Soo est un endroit sacré. C’est le juron des Moundangs Gong Daba. Si quelqu’un commet une faute et qu’il jure injustement avec Zah Soo, le jour où il y mettra pied, il disparaîtra mystérieusement. Cette chute est l’œuvre de la déesse Guirmonaï. Ce sont les eaux de ses pluies diluviennes qui ont provoqué des fortes érosions créant ainsi cette chute que les gens aiment visiter aujourd’hui. C’est par le déluge que Guirmonaï a fondé cette belle zone géographique sans égal. Ce déluge de la fée Moundang n’était il pas comparable à celui de Noé ?
Même si les blancs, les « Nassara » affluent à Léré pour voir ces choses, jamais, on ne les laissera voir le bâton magique de Guirmonaï, ni l’arbre sur lequel elle est montée pour faire tomber la première pluie à ses frères.
Cet arbre est mort mystérieusement dans les années 1970 après avoir vécu pendant plusieurs siècles. La population, après avoir offert des sacrifices, a commémoré la mort de cet arbre. Ce fut une grande cérémonie de deuil organisée pendant trois jours où sont venus assister les masques traditionnels des autres villages environnants.
On raconte qu’au moment où Guirmonaï montait au ciel dans un vent violent et tourbillonnant, elle a laissé tomber son bâton magique dans le grenier du Roi, le grand grenier appelé mameudam. Ce bâton y est encore jusqu’à nos jours. Raison pour laquelle les gongs Moundang ont le pouvoir de faire pleuvoir et d’empêcher de pleuvoir.
Et, c’est grâce à ce bâton qu’il continue à faire pleuvoir encore de nos jours. Ne dit-on pas que si le peuple Moundang disparaissait de la surface de la terre, qu’il n’y aura plus de pluie sur la terre ? Oui la pluie est la chose des Moundang. C’est Dieu qui leur a donné la pluie. Dieu a envoyé sa fille Guirmonaï pour donner la pluie aux Moundang. Guirmonaï était une Moundang. Elle a parlé cette langue quand elle était la princesse Moundang.
Le départ de Guirmonaï au ciel a flippé tout le monde. Pour le gong, il n’a pas mangé, ni bu de l’eau pendant plusieurs jours. Personne n’arrivait à le consoler parce qu’il aimait beaucoup sa fille qui était presque son âme. Il en était de même pour la mère de Guirmonaï qui avait totalement perdu la raison et se comportait comme une véritable folle. On peut dire que tout le royaume moundang a vécu le départ de Guirmonaï au ciel comme un deuil. Ce qui a valu une grande cérémonie traditionnelle jamais organisée par le Roi Maïgou.
Comme exige la tradition, au quatrième jour, le Roi envoya ses coursiers dans tous les villages environnants pour les informer de la fête de l’enlèvement de sa fille. Il décréta quatre jours de repos pour cette cérémonie qu’il voulait assez grandiose.
Ce fut alors une très grande cérémonie jamais organisée au pays moundang. Il y a eu des masques traditionnels les plus dangereux et les plus mystérieux. Durant ces quatre jours, le ciel était couvert de nuages. Personne ne pouvait voir le soleil qui se montrait à peine. Le temps était alors très beau.
Les vieilles femmes bien parées, torses nues, les corps oints de cendre blanche, les visages arborés de tatouages en kaolin, les têtes bien couvertes des cheveux blancs, tenaient chacune dans la main une calebasse blanche et un bâton rayé de blancs et noirs. Elles avançaient en ondulant comme un reptile d’un même pas au rythme du Tam- Tam que battait le vieux Patessolet. Elles se targuaient de leurs parures spéciales et chantaient d’une voix harmonieuse à la gloire de la déesse Guirmonaï. Ma Fan lii (espèce de masque traditionnel) faisait trembler la terre par ses murmures assourdissants. Tandis que We laa laï, avec ses cris stridents, s’interrogeait sur les circonstances de l’enlèvement de la déesse Guirmonaï. « Les dieux sont fâchés contre nous » disait un vieux assis à même le sol chiquant tranquillement son tabac.
On pensait que Matétching allait être tuée miraculeusement lors de cette cérémonie qui était semblable à celle de retraite de deuil. Il n’est pas rare que lors d’une telle cérémonie on organise la purification de la société, c’est-à-dire éliminer les gens néfastes à la société. Il peut avoir de la foudre artificielle provenant d’un ciel serein destiné à tuer. Mais, le Roi n’en voulait pas du tout à sa fille Matétching qui, d’ailleurs, a bien fait de lui ramener de l’eau pour qu’il goutte. Mais cette dernière, bien avertie, s’était cachée durant toute la cérémonie. Elle ne s’était montrée à personne. Elle avait des remords car on lui attribuait l’enlèvement de Guirmonaï.
Maïgou demeura triste des années et décéda suite à une crise cardiaque semble-t-il. On dit que le Gong a regagné sa fille au séjour des morts.
« La pluie est un miracle de Dieu révélé au peuple Moundang. Que les blancs ne vous égarent pas en vous disant que c’est la somme des fumées qui s’échappent de mon canari quand je prépare quelque chose au feu. Si tel était le cas, il n’allait pleuvoir que chez moi ici, puisque mes fumées ne vont pas au-delà de ma maison, en tout cas, pas la- bas, dans les autres villages. Tu venais de me dire hier que la pluie t’a eu à Fahlii Peuh à une dizaine de kilomètres d’ici. Au même moment où il pleuvait là où tu étais, il pleuvait également ici. C’est ridicule ton histoire des fumées », s’énerva ma grande mère.
Dr Salathiel Djongali Tchonchimbo Gynécologue obstétricien et Auteur tchadien