Le Sénateur, Président du Parti RNDT Le et chef de file de l’opposition démocratique au Tchad PAHIMI PADACKÉ Albert a dans une lettre publiée vendredi soir appelé les Tchadiens à dire « non à la pratique de la vendetta qui empoisonne le vivre ensemble ! »

Lire ci-dessous l’intégralité de sa lettre

LETTRE/APPEL PUBLIC
CONTRE LA PRATIQUE DE LA VENDETTA,
POUR LE VIVRE ENSEMBLE AU TCHAD

– Aux Gouvernants,
– Aux Acteurs Politiques et de la Société Civile,
– Aux Chefs traditionnels et religieux,
– ⁠Aux intellectuels et cadres,
– ⁠Au peuple tchadien,
– Aux peuples du Tchad ;

Ensemble disons non à la pratique de la vendetta qui empoisonne notre vivre ensemble !
Disons non aux massacres de masse !
Cimentons notre vivre ensemble !

Je m’adresse à vous aujourd’hui, non pas seulement en ma qualité d’acteur politique majeure et Chef de l’opposition démocratique de notre pays ; mais comme un citoyen, qui consacre sa vie à l’unité de son pays, et qui ne peut assister, impassible, à l’effusion, sans cesse et sans justification, de sang de nos compatriotes, à l’érosion du sentiment commun qui fait la nation.

En effet, la Constitution tchadienne du 29 décembre 2023 dispose, en son article 27:
« Les règles coutumières et traditionnelles relatives à la responsabilité pénale collective sont interdites ».

L’article 59 de la même Constitution précise :
« Nul ne peut se prévaloir de ses croyances religieuses, ni ses opinions philosophiques pour se soustraire à une obligation dictée par l’intérêt national».

De ce point de vue, l’interdiction de la pratique de la vendetta est formelle dans notre Pays.

Pourtant, la pratique coutumière de la vendetta, communément appelée « crime de sang », continue d’empoisonner notre vivre-ensemble, en perpétuant un cycle infernal de violences intercommunautaires, entretenant et propageant une insoutenable culture du crime, devant l’impuissance de l’Etat.

En soi, la vendetta n’est pas l’acte fondateur du crime. Elle se veut son corollaire. Elle prétend le réparer. En effet, toute société humaine est sujette aux conflits de diverses natures et de divers degrés, pouvant conduire à des dommages. La problématique porte sur les instruments mobilisés, çà et là, pour la réparation du préjudice causé, particulièrement, en cas de crime. Instruments privés ou publics ?

1. La pratique de la vendetta n’est ni commune ni partagée aujourd’hui

Au Tchad, avant les colonisations arabe et française, la pratique de la vendetta était commune à presque toutes les communautés animistes, que nous étions tous. Le contrat social à l’origine de la création de l’Etat exigeait d’aller au-delà des coutumes contraires à la vie commune.

La vendetta, à ses origines, n’était d’ailleurs pas que cette atroce coutume indigène, spécifiquement africaine.
Le terme vendetta est même d’origine italienne, et désigne une tradition de « vengeance privée », entre familles et clans, principalement dans les sociétés méditerranéennes primitives, dans le Sud de l’Italie. Une sorte de code d’honneur ancestral pour réparer l’honneur bafoué de la famille. Les Etats modernes ont fini par imposer la justice officielle pour vaincre cette pratique.

Au Tchad, encore aujourd’hui, des communautés entières se dressent les unes contre les autres, pour laver le sang par le sang, prétendument pour laver leur honneur. Drôle d’honneur ! Le sang coule, partout, aux quatre coins du pays, comme si les Tchadiens avaient abandonné le XXIᵉ siècle pour replonger à reculons dans les âges sombres de la barbarie.

Cette pratique archaïque, malheureusement toujours tristement vivace sous nos tropiques, est entretenue (directement ou indirectement) par la faillite de l’Etat ; un État gangrené par une impunité à la fois générale et sélective, qui encourage par son impuissance, une pratique dite fallacieusement culturelle, pourtant pas communément partagée à ce jour. L’Etat en est responsable certes, mais pas lui seul.

2. Une responsabilité partagée

Chacun porte une part de responsabilité dans la persistance de cette pratique de la vendetta, que ce soit par action, par omission ou par indifférence.

Le disant, j’assume la mienne, et pleinement. Point besoin de porter un doigt accusateur. En quoi l’accusation mutuelle nous ferait-elle avancer ?

Peut-être ne suis-je d’ailleurs pas le mieux placé pour accuser, tant j’assume avec honneur et dignité ma longue participation à la gouvernance de notre pays, avec ses hauts et ses bas: ses défaillances récalcitrantes et persistantes.

Mais, précisément, pour cela et en connaissance de cause, je suis sans doute bien placé pour dire vrai. Une vérité difficile, parfois blessante, mais nécessaire. Une vérité à la hauteur de l’immense honneur que la République m’a fait, si précocement et si longuement. L’on ne rend pas à la République ce qu’elle nous a donné, en se livrant à une concurrence avec les courtisans et les flatteurs, par de lâches mensonges d’intérêt, mais plutôt en se démarquant par la rude et ingrate vérité.

Il s’agit d’une responsabilité individuelle et collective.

Oui, nous sommes tous responsables, chacun selon sa position et son degré d’implication, de ce qui arrive à notre pays : par ce que nous faisons, par ce que nous ne faisons pas ou tolérons, mais aussi par notre indifférence coupable.

Oui l’indifférence qui touche l’écrasante majorité.

3. L’indifférence coupable

En effet, le pasteur allemand Martin Niemöller, dénonçant l’indifférence des Allemands devant la violation des droits humains par les nazis, disait avec justesse : « Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit : je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit : je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les Juifs, je n’ai rien dit : je n’étais pas Juif. Et quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester».

Voilà comment nous contribuons chacune et chacun, à l’entretien de ce robinet macabre d’où coulent le sang des Tchadiens pour notre malheur commun.

Cette pratique de la vendetta n’apporte pas la justice. Elle ne fait que générer une énergie criminelle renouvelable, inépuisable, au service du crime. Toute tolérance ou indifférence à l’idée qu’un crime puisse être réparé par un autre, que le sang puisse laver le sang, c’est trahir les fondements mêmes de l’État de droit, de l’État tout court. C’est livrer les familles à la loi du talion, comme dans les sociétés moyenâgeuses. C’est la privatisation du domaine de l’Etat, du domaine du juge. C’est le déni de l’Etat.

Ainsi, l’autorité de l’État s’effondre, comme on le voit aujourd’hui avec un gouvernement dépassé ; ses ministres impuissants et englués dans des contradictions publiques surréalistes, sont réduits au rôle de tristes fatalistes pleureurs funéraires. Incapables de faire cesser les massacres de masse, ils se contentent de la visite des charniers, psalmodiant les formules de condoléances, érigées en action de gouvernement. Des ministres pyromanes, devenus de vulgaires intermédiaires négociateurs du prix du sang, dans des villages réduits en ruine, désertés des populations abasourdies et désemparées, qui ne comprennent pas. Tout ceci, bien loin des missions régaliennes qui leur incombent : celles d’empêcher ces massacres et/ou les sanctionner par une justice officielle dont c’est la mission.
Je préfère passer sous silence le coût faramineux des avions et le poids des caisses d’avance qui contrastent avec la misère des victimes et malaise des pilotes qui questionnent dans le silence.

Malheureusement, l’Etat assume l’affirmation de son impuissance par le paiement, sur les deniers publics, d’une réparation privée des crimes., suivant une modulation incompatible à l’esprit rationnel. Un paiement aux contours flous, d’une somme variable par tête de cadavre, suivant le temps et la géographie.

Ce faisant, l’Etat encourage insidieusement une pratique aux graves conséquences sur le vivre-ensemble et sur le pouvoir judiciaire, déssaisi, de facto, du crime abandonné au domaine de règlement privé.
Au fait, il faudra bien que l’on sache un jour, qui au nom du gouvernement de la République, et en vertu de quelle habilitation, se permet-il de fixer le prix à payer par tête de cadavre ?

Un État qui ne rassure plus par la force du droit et l’impartialité de sa justice, la même pour tous, en tout temps et en tout lieu, n’est plus un État au sens des États modernes. Il devient suspect, inégalitaire, au point de questionner sa légitimité dans la conscience collective, source de défiance.

4. La vendetta, une pratique animiste

La vendetta est une pratique animiste, naguère pratiquée à un moment ou à un autre, par tous les peuples animistes sur le territoire du Tchad actuel. C’est par l’action de l’Etat colonial, que la plupart des communautés ont abandonné cette coutume anachronique pour se fier à justice officielle de l’Etat.

Cette vengeance, d’essence animiste, nourrit la haine, enracine les divisions, alimente les conflits interethniques et crée la barbarie.

Elle propage et banalise le crime, salit l’honneur qu’elle prétend défendre, et désacralise la justice en la privant de son rôle préventif et réparateur. En ouvrant la voie à des abus, elle installe une violence absurde, cyclique et déshumanisante. En tolérant ces pratiques nihilistes, notre pays s’effondre et risque le chaos sous nos yeux impuissants. La puissance publique, conférée à l’Etat vise justement à protéger les populations, notamment les plus faibles, à imposer la justice officielle, sans quoi la puissance publique devient simple abus et l’arbitraire.

L’Etat ne peut se résoudre à être acteur de la réparation privée du crime, ou même de laisser faire, sans s’auto éliminer.

Cette pratique de vengeance privée, dite de vendetta, comme rappelé ci-haut, est profondément animiste.
Or, bien peu de Tchadiens se réclament aujourd’hui ouvertement animistes. Alors, pourquoi et comment donc perpétuer cette barbarie animiste, si l’on n’est pas animiste ?
Ces torrents de sang de la vendetta sont-ils l’œuvre des seuls animistes qui ne représenteraient plus qu’une portion, selon diverses sources, comprise entre 0,3 et 1% de la population tchadienne ?

5. Respecter notre contrat social pour une société apaisée, juste et équitable

Si nous voulons bâtir une société moderne, apaisée, une République véritablement inclusive et équitable, il faut, de toute urgence, sortir le pays de cet aveuglement criminel de la vengeance par le sang, et repenser en profondeur notre système judiciaire, afin que notre justice reprenne la main et rassure tous, conformément aux termes de notre contrat social, consigné dans la Constitution.
Personne ne doit se faire justice, par lui-même.

Car seule une bonne justice, rendue au nom du peuple par un État puissant par le droit, par son impartialité et son équité, peut restaurer la confiance des citoyens, et briser le cercle vicieux de vengeance aveugle, appelée vendetta.

L’autorité d’un État moderne ne repose pas seulement sur la force exercée sur les citoyens, mais aussi et surtout sur la garantie qu’elle assure par le droit du respect des valeurs partagées par le plus grand nombre d’entre eux, et dans leurs riches diversités.

6. Une bonne gouvernance des diversités

L’État s’incarne aux yeux du public par des représentants à tous les niveaux. Les représentants civils et militaires de cet État pour tous, au niveau central comme dans les territoires, doivent refléter la diversité des peuples agglomérés sous son autorité. Il faut absolument éviter que ne se cristallise dans le pays, un sentiment dominants/dominés : un incubateur de haine, une bombe silencieuse.
C’est à cette condition et à cette condition seulement d’habile gouvernance des diversités, que l’unité nationale et la paix sociale deviendront réalité solidement ancrées dans les cœurs pour fertiliser le vivre-ensemble.
La nation est un compromis de tous les jours, dit-on.

Les récents massacres dans le Logone occidental, le Ouaddaï, le Salamat, le Mayo-Kebbi Ouest (…), avec ces insoutenables images de bébés éventrés, de femmes enceintes égorgées(…), nous rappellent-ils tragiquement, la vilénie, l’inhumanité de la pratique de vengeance impunie du crime de sang, nourrie par une défiance vis-à-vis d’un Etat, rendu impuissant par ses injustices et ses exclusions, véritable bouillon d’ensemencement de la haine communautaire.

Dans les États modernes, y compris les plus conservateurs, qui pratiquent encore la très controversée peine de mort, c’est l’État, et lui seul, qui punit, et ce, sur décision irrévocable de justice, sans laisser cours à une vengeance privée.
C’est l’État à travers le juge en toute indépendance, qui décide là aussi de la peine de mort et non les parents de la victime dans un élan de vengeance privée.

Notre vivre-ensemble ne se réalisera pas par l’indifférence ou par une lâcheté collective face à ces pratiques nihilistes, mais par un sursaut de conscience, de courage collectif, à commencer par les gouvernants.

Un courage politique, une vision ambitieuse, traduits par des décisions fortes, innovantes, capables de rassembler les communautés aujourd’hui, inutilement fragmentées par une vengeance impunie.

Oui, ensemble nous pouvons aller vers une république qui suscite un fier sentiment d’adhésion et non celui d’impuissante soumission, qui nourrit l’esprit de revanche et de vengeance.
Nous n’avons pas autre choix que de nous parler, d’en parler, afin de façonner ensemble cette nation en devenir.

7. Un projet de nation en chantier

Car ces tueries de masse, répétées, nous montrent une vérité brutale : le Tchad n’est pas encore une nation accomplie telle que proclamée, mais un projet de nation en chantier, qui requiert beaucoup d’ingénierie, de la méthode et une réelle volonté d’unité par l’acceptation mutuelle. Évidemment, il n’y a point de chantier sans actions, des actions de construction et non de démolition.

Aujourd’hui, les fondations de ce chantier se lézardent sous les coups de boutoir de la vendetta, de la vengeance privée des communautés qui se haïssent et se massacrent.

Il nous faut agir, ensemble et vite !

Le succès de ce projet de nation passera par une prise de conscience individuelle et collective, qu’aucune ethnie, ou communauté n’effacera l’autre et que nous sommes tenus de cohabiter. Mieux vaut le faire dans la paix et l’entente mutuelle.

Les Tchadiens doivent se parler. Ils doivent s’inclure et non s’exclure comme proclamé et pratiqué par le pouvoir de la Vème République, manifestement bien mal conseillé, de ce point de vue.

Allons résolument, dans l’honneur, vers une union sacrée autour des valeurs de paix, de justice et d’équité, au lieu de nous déchirer par la haine et des exclusions de masse pour des honneurs qui tuent l’honneur ; tout ce qui envenime les tensions dans notre pays.

Tout est vanité. Tout est passager : le pouvoir, les honneurs, l’accumulation des biens… qui accaparent notre génie.
Seul l’honneur digne demeure, et le Tchad seul est éternel !

Arrêtons avec le mensonge et la courtisanerie comme mode de gouvernance, qui magnifie les erreurs et dissimule les vrais maux qui ruinent notre pays et voile le regard des gouvernants et les isolent des réalités pour le triomphe des flagorneurs.

L’être doit primer sur le paraître, pour faire asseoir l’essentiel sur l’accessoire. Œuvrons pour la cohabitation pacifique de nos populations, œuvrons pour la paix.

8. Arrêtons la pratique de la vendetta

Ensemble, arrêtons ce bain de sang absurde et indigne du Tchad !
Le sang ne répare pas le sang. Il le souille.
Le crime ne donne ni honneur, ni gloire, ni grandeur à son auteur. Il fait de lui un vulgaire criminel.
Aucun crime ne se justifie. Aucun !
L’État doit enfin s’assumer et garantir l’application, par tous, de l’interdiction de la vendetta. Garantir à chacun, en toutes circonstances, une justice équitablement distribuée, y compris en cas de crime.

Dans la République, il n’y a pas de place pour la vengeance criminelle privée : la vendetta.
Halte à cette tolérance complice du crime, par le silence, l’inaction et la lâcheté !

Aux peuples du Tchad, communautés tchadiennes, en dépit de la démission de l’Etat, ne répondons pas au choc du crime, par la passion déshumanisante de la vendetta.

Face à l’impuissance affirmée et assumée de l’Etat, j’en appelle à des assises nationales sur la lutte contre la pratique de la vendetta et pour le vivre-ensemble.

Il faut que les Tchadiens se parlent pour tourner ensemble cette page sombre de haine et du sang de la vendetta.

Sénateur PAHIMI PADACKE Albert,
Président du RNDT-Le Réveil,
Chef de l’opposition démocratique au Tchad,
Vice Président Afrique de l’IDC-CDI

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