Pour le 66e anniversaire de l’indépendance nationale, Jean-Bernard Padaré, président du Conseil constitutionnel tchadien, dresse un bilan de la souveraineté. Face aux défis régionaux, il appelle à bâtir un pays uni 

Le 11août 1960, le Tchad entrait dans l’histoire des nations souveraines. En rompant les liens de la tutelle coloniale, notre pays ne gagnait pas seulement un drapeau, un hymne ou un siège au sein des Nations unies. Il assumait désormais la responsabilité de son propre destin. Soixante-six ans plus tard, la meilleure manière d’honorer cet héritage n’est pas seulement de célébrer cette date fondatrice, mais de nous interroger avec lucidité sur ce que nous avons fait de notre indépendance et sur ce qu’il nous appartient encore d’accomplir.

L’indépendance n’est jamais un acquis définitivement assuré. Elle est une cœuvre inachevée qui oblige chaque génération. Les pères fondateurs nous ont transmis un État; il nous revient de bâtir une Nation toujours plus unie, plus prospère et plus respectée. La souveraineté ne se conserve pas par les seules commémorations. Elle se renforce par la qualité des institutions, par la confiance des citoyens, par la vitalité de l’économie, par la force du lien national et par la capacité d’un peuple à regarder son avenir avec confiance.

L’histoire du Tchad confère à cette réflexion une résonance particulière. Bien avant l’accession à l’indépendance, notre pays occupait déjà une place singulière dans l’histoire contemporaine. En août 1940, sous l’impulsion du gouverneur Félix Éboué, le Tchad fut le premier territoire d’Afrique équatoriale française à répondre à l’appel du général de Gaulle en se ralliant à la France libre. De cette terre partirent les premiers combattants africains qui contribuèrent à la libération de la France et à la victoire de la liberté sur la barbarie. Cette fidélité aux idéaux de liberté et de responsabilité demeure l’une des pages les plus nobles de notre mémoire collective.

Une résilience à l’épreuve des crises

Depuis son indépendance, notre pays a connu des épreuves que peu de nations auraient traversées sans vaciller: conflits armés, rébellions, crises institutionnelles, divisions politiques, tensions communautaires et menaces permanentes sur son intégrité territoriale. Pourtant, le Tchad est demeuré debout. Cette résilience ne relève ni du hasard ni de la fatalité. Elle est le fruit du courage de notre peuple, du professionnalisme de nos forces de défense et de sécurité, de la solidité progressive de nos institutions et, surtout, de l’attachement profond des Tchadiennes et des Tchadiens à l’unité nationale.

Aujourd’hui encore, notre pays évolue dans un environnement régional particulièrement tourmenté. De la Libye au Soudan, du bassin du lac Tchad au Sahel central, les conflits armés, le terrorisme, les trafics transfrontaliers et les recompositions géopolitiques continuent d’alimenter l’instabilité. Dans cet espace fragilisé, le Tchad apparaît comme l’un des rares États ayant su préserver la continuité de ses institutions, la cohésion de son armée et l’intégrité de son territoire. Cette stabilité dépasse désormais notre seul intérêt national: elle constitue un facteur d’équilibre pour l’ensemble de notre sous-région.

L’unité nationale ne consiste pas à effacer les identités; elle consiste à les rassembler autour d’une même ambition républicaine.

Cette stabilité ne saurait toutefois être tenue pour acquise. Elle exige une vigilance permanente et une volonté politique constante. Les crises intercommunautaires récemment observées dans certaines régions de notre pays nous rappellent avec force que la paix ne se décrète pas: elle se construit chaque jour, dans la justice, le dialogue et le respect de l’autre. Aucune nation ne peut durablement prospérer lorsque les appartenances ethniques, religieuses ou régionales prennent le pas sur le sentiment d’appartenir à une même communauté de destin.

Le Tchad puise précisément sa force dans sa diversité. Celle-ci ne doit jamais être perçue comme une fragilité, mais comme une richesse qu’il nous appartient de préserver. Notre histoire nous enseigne que les périodes les plus fécondes ont toujours été celles où les différences se sont mises au service d’un idéal commun. L’unité nationale ne consiste pas à effacer les identités; elle consiste à les rassembler autour d’une même ambition républicaine.

Le défi républicain de l’unité

Dans cette perspective, le retour à l’ordre constitutionnel constitue une étape importante de la consolidation de notre État. Il convient également de reconnaître les efforts engagés par le président de la République, le Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno, qui exerce ses responsabilités dans un contexte particulièrement exigeant, marqué par les tensions régionales, les contraintes budgétaires et des attentes sociales considérables. Gouverner est toujours une responsabilité difficile; gouverner dans un environnement aussi instable exige sang-froid, constance et sens élevé de l’intérêt général.

Au-delà des circonstances, l’ambition qui se dessine est celle d’un Tchad plus souverain, plus stable et davantage maître de son destin. Mais la souveraineté du XXIesiècle ne se mesure plus seulement à la défense des frontières ou à la reconnaissance internationale d’un État. Elle se mesure également à sa capacité de produire sa propre richesse, de nourrir sa population, de transformer ses matières premières, de former sa jeunesse, de maîtriser ses infrastructures stratégiques et d’offrir à chacun des perspectives d’avenir.

Une nation qui valorise ses ressources, investit dans son capital humain et développe son appareil productif renforce chaque jour sa liberté d’action.

L’indépendance politique trouve son véritable accomplissement dans l’indépendance économique. Un pays qui dépend durablement des autres pour son alimentation, son énergie, ses infrastructures essentielles ou ses compétences les plus stratégiques demeure vulnérable. À l’inverse, une nation qui valorise ses ressources, investit dans son capital humain et développe son appareil productif renforce chaque jour sa liberté d’action.
Sous cet angle, le Tchad dispose d’atouts exceptionnels. Ses terres agricoles, son potentiel pastoral, ses ressources minières, son ensoleillement, sa position géographique au cœur du continent et la vitalité de sa population constituent autant de leviers susceptibles d’accélérer son développement. Ces richesses ne produiront toutefois leurs effets que si elles s’inscrivent dans une gouvernance fondée surla responsabilité, l’efficacité de l’action publique, la transparence et la confiance entre l’État et les citoyens.

La jeunesse, pilier de l’avenir

Le premier capital du Tchad n’est ni son pétrole, ni ses ressources minières, ni même l’immensité de son territoire. C’est sa jeunesse. Majoritaire, créative et profondément attachée à son pays, elle représente notre plus grande promesse d’avenir. Encore faut-il lui offrir des perspectives à la hauteur de ses aspirations. Éduquer, former, encourager l’entrepreneuriat, soutenir l’innovation, moderniser l’agriculture et l’élevage, investir dans le numérique et favoriser l’émergence d’un secteur privé dynamique: voilà les véritables fondements de la souveraineté de demain.

Cette ambition suppose également un État présent sur l’ensemble du territoire. L’autorité de l’État ne se mesure pas à la seule force de ses institutions; elle se manifeste lorsque la loi s’applique à tous avec impartialité, lorsque les services publics atteignent les territoires les plus éloignés et lorsque chaque citoyen, où qu’il vive, se sent pleinement protégé par la République.

Les sociétés qui protègent les plus fragiles sont aussi celles qui résistent le mieux auxr crises.

Le désenclavement participe de cette même exigence. Dans un pays aux dimensions continentales comme le nôtre, construire une route, développer les réseaux d’eau et d’électricité ou renforcer les infrastructures de santé et d’éducation, ce n’est pas seulement réaliser des investissements. C’est rapprocher les citoyens, favoriser les échanges, réduire les inégalités territoriales et consolider l’unité nationale. Chaque infrastructure achevée renforce un peu plus la souveraineté de l’État et nourrit la confiance des populations.

Le développement ne prendra toutefois tout son sens que s’il demeure profondément humain. La croissance économique ne saurait être une fin en soi; elle doit bénéficier à l’ensemble de la population, en particulier aux plus vulnérables. La solidarité n’est pas un simple devoir moral: elle constitue un facteur de stabilité, de justice et de cohésion. Les sociétés qui protègent les plus fragiles sont aussi celles qui résistent le mieux aux crises.

Un gisement d’opportunités à valoriser

À soixante-six ans de son accession à l’indépendance, le Tchad dispose aujourd’hui d’atouts que beaucoup de nations pourraient lui envier: des institutions stabilisées, une armée reconnue pour son professionnalisme, une jeunesse dynamique, un potentiel agricole et énergétique considérable et une position géographique stratégique au cœur de l’Afrique. Ces acquis ne doivent nourrir ni l’autosatisfaction ni l’immobilisme; ils doivent au contraire renforcer notre détermination à poursuivre les réformes, à consolider l’État de droit et à accélérer la transformation économique et sociale de notre pays.

L’histoire offre parfois aux peuples des rendez-vous décisifs. Le nôtre est arrivé. Les femmes et les hommes de 1960 nous ont légué l’indépendance politique. Notre génération sera jugée sur sa capacité à lui donner un contenu concret: une paix durable, une économie plus forte, une justice respectée, une jeunesse épanouie et une Nation toujours plus unie.

En ce 11 août 2026, renouvelons notre engagement envers la République. Préservons jalousement la paix qui fait aujourd’hui du Tchad un pôle de stabilité dans une région profondément éprouvée. Refusons les discours de haine, les replis identitaires et toutes les formes de division. Soutenons les efforts engagés pour renforcer notre souveraineté, moderniser l’action publique et offrir à notre jeunesse les raisons de croire en son avenir.
Car la véritable grandeur d’une Nation ne réside pas seulement dans son histoire. Elle réside surtout dans sa capacité à transformer son héritage en espérance. Le plus bel hommage que nous puissions rendre aux pères de notre indépendance n’est pas de célébrer leur cœuvre, mais de la prolonger. L’indépendance nous a été léguée comme un bien précieux; il nous appartient désormais d’en faire, chaque jour, une réalité vécue par chacune et chacun de nos concitoyens. C’est à cette condition que le Tchad sera pleinement au rendez-vous de son destin.

Me Jean-Bernard Padaré
Président du Conseil constitutionnel du Tchad sur Jeune Afrique

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You May Also Like

Tentative de putsh au Benin : l’armée loyaliste affirme avoir repris le contrôle et le président Talon est en sécurité

Après une tentative de coup d’État au Bénin, l’armée affirme avoir repris…

Tchad : Le parti AL-TAKHDOUM adresse ses félicitations au Président élu Mahamat Idriss Deby Itno

Dans un Communiqué signé par son Président Seffadine Mahamat Adoum ce 17…

Tchad : le pari du financement des 12 chantiers de Mahamat Idriss Déby Itno

Le Président de la République a fixé le cap de son quinquennat…

Tchad : Passalé Kanabé Marcelin est le chef de mission provinciale du Mayo-Kebbi Ouest pour la campagne présidentielle du candidat de la Coalition pour un Tchad Uni

M.Passalé Kanabé Marcelin est désigné ce mercredi 03 avril 2024 comme Chef…