Le Gabon à la croisée des chemins par Dr RAMADJI BEGOTO JulienConsultant & Chercheur, Enseignant d’Université, Assistant Parlementaire au Sénat
Longtemps perçu comme une terre d’accueil en Afrique centrale, le Gabon vit aujourd’hui un tournant migratoire majeur. Grâce à ses richesses naturelles et à son essor économique depuis les années 1970, le pays a attiré des milliers de migrants, principalement maliens, camerounais et béninois, qui représentent désormais près de 5 % de la population.
Cette immigration, essentiellement économique, se concentre à Libreville et transite souvent par le Cameroun, malgré des parcours semés de contrôles abusifs.
Si la majorité des migrants déclarent être bien intégrés, le climat social révèle un malaise croissant. L’opinion publique et les autorités dénoncent des flux jugés incontrôlés, parfois qualifiés de « sauvages ». Le Dialogue national inclusif de 2024 a recommandé un durcissement de la politique migratoire et une révision des critères d’attribution de la nationalité.
Mais, ce débat prend une dimension paradoxale : alors que le Gabon attire des migrants africains, sa propre jeunesse émigre vers l’Europe, notamment la France, à la recherche de meilleures opportunités face au chômage et à la dépendance pétrolière. Pays d’immigration et d’émigration à la fois, le Gabon se trouve confronté à un dilemme : préserver son rôle d’eldorado régional tout en protégeant ses intérêts nationaux.
Fragilisation de l’intégration sous-régionale
Le durcissement migratoire annoncé par le Gabon dépasse le seul cadre national et pourrait affecter l’ensemble de la Zone CEMAC. Devenu un pôle d’attraction majeur grâce à sa stabilité et à ses ressources, le pays accueille depuis des décennies des migrants venus du Cameroun, du Congo ou de Centrafrique. En resserrant ses frontières, il risque de bouleverser ces dynamiques et de renforcer une logique de « repli national » dans une sous-région pourtant engagée sur le principe de libre circulation.
Cette fermeture progressive menace l’intégration régionale : alors que le traité de la CEMAC encourage la mobilité des personnes pour stimuler les échanges économiques, les politiques migratoires restrictives risquent d’aggraver les contradictions entre ambitions communautaires et réalités nationales. Le Gabon, en durcissant sa politique, pourrait ouvrir la voie à une remise en cause plus large de la libre circulation.
L’enjeu économique est tout aussi crucial. Le pays dépend en partie de la main-d’œuvre étrangère dans des secteurs peu qualifiés, tandis que les pays d’origine bénéficient des transferts financiers de leurs ressortissants. Un durcissement trop brutal pourrait donc fragiliser à la fois le marché du travail gabonais et les équilibres économiques régionaux.
Au-delà du cas gabonais, une question centrale se pose : la CEMAC saura-t-elle harmoniser ses politiques migratoires pour préserver son projet d’intégration, ou cédera-t-elle aux crispations identitaires qui fragilisent la coopération sous-régionale ?
Dr RAMADJI BEGOTO Julien
Consultant & Chercheur
Enseignant d’Université
Assistant Parlementaire au Sénat